Galeristes

Le Carreau du Temple, Paris, France22/10/2020 - 25/10/2020

En 1976, Catherine Thieck est conservatrice à l’ARC Musée d’art moderne de la Ville de Paris, lorsqu’elle y orchestre l’exposition consacrée aux Guanos et aux Déroulements de Judit Reigl.
En 1982, c’est en tant que directrice de la Galerie de France cette fois-ci qu’elle dédie une exposition à la série qui en procède, L’art de la fugue, peintures 1980-1982, premier d’une suite de projets communs réguliers, et d’une fidélité réciproque seulement interrompue, il y a deux mois, par la disparition de l’artiste d’origine hongroise, arrivée à Paris en 1950 après plusieurs tentatives d’échappée.

Centrée sur les Guanos et les Déroulements, comme un jeu d’écho, la présentation imaginée dans le cadre du salon, premier hommage posthume, est ainsi un modello a posteriori de celle de 1976. À l’époque, ces tableaux venaient d’être peints, ils étaient à peine secs, exposés pour la première fois, l’artiste les découvrait en même temps que le public. Quarante ans après, ils se sont enrichis de l’histoire de la peinture moderne et sont devenus anthologiques.

Chacune à sa manière, ces séries sont emblématiques de l’art singulier de Judit Reigl, inauguré par une pratique de la peinture transposant les audaces de l’écriture automatique surréaliste. Introduite auprès d’André Breton par son ami et compatriote Simon Hantaï, celui-là lui propose rapidement une première exposition monographique en 1954, à la galerie l’Étoile Scellée, qu’il dirige. Cependant Judit Reigl, naturellement rétive à tout embrigadement, s’affranchit vite de l’étiquette surréaliste, et de l’onirisme de ses premiers travaux, pour se diriger vers un art plus franchement gestuel qui, tout en conservant le principe d’une écriture automatique totale, psychique et physique, donne le premier rôle à la matérialité de la peinture, qui recueille les traces des mouvements physiques effectués par l’artiste, clairement inscrits dans un espace-temps.

Inaugurée en 1960, la série des Guanos réunit ainsi des toiles sur fond blanc initialement considérées comme ratées, étalées au sol pour protéger le parquet neuf de l’atelier. L’artiste les piétine, va et vient, uniquement concentrée sur les toiles accrochées au mur qu’elle est en train de peindre. La série tire son nom des strates, coulures, détritus, déchets de peinture qui fertilisent ces matériaux rejetés, ensuite raclés jusqu’à devenir cette surface picturale touffue et mystérieuse : ces guenilles excrémentielles se transformaient lentement au cours des années en couches stratifiées, comme le guano des Îles, dit Reigl. Réconciliant les phénomènes de destruction et de création, ces œuvres résultent de mouvements lents, de temps longs ; à leur propos l’artiste évoque un hasard fécond : J'ai suivi. Ce sont des raretés aussi, puisqu’il n’en existe qu’une vingtaine de ce petit format.

A l’inverse, initiés en 1974, les Déroulements sont peints au mur, sur toile de coton fin, fragile. Toutes les parois de l’atelier en sont couvertes, y compris la porte, formant selon les mots de l’artiste un chemin blanc ininterrompu qui coule, contourne, change de direction à l'angle de l'atelier, enjambe les obstacles, passe à la fois devant et derrière (elle), ne s'arrêtant enfin que faute de place. La peinture est absorbée dans l’instant présent, jusqu’à transpercer le support. Le geste est ondulatoire, opéré de gauche à droite, sans possibilité de repentirs, sur fond de musique très choisie (avec une prédilection pour l’art de la fugue de JS Bach, non pas, souligne l’artiste, comme stimulant ou inspiration, mais pour élargir la limitation de (ses) mouvements et gestes, en les accordant – physiquement – à une exigence extérieure). Ce sont des œuvres du mouvement perpétuel, de l’envol, sans début ni fin. Éminemment performatives, ces peintures soumettent le geste de l’artiste à l’exact rythme de la composition musicale : Si la musique s'arrête je m'arrête, souligne Judit Reigl ; si elle change, je continue – d’une façon discontinue – jusqu'à ce que l'inscription, totalement décodée, envahisse tout l'espace disponible (laissant les vides seulement là où le champ pictural n'a pas de support derrière lui, ou quand le silence la coupe, ou l'angle, les saillies la cassent).

Intimement corrélées à l’inscription des gestes et du corps de l’artiste à la fois dans l’espace de l’atelier et dans celui du tableau, ces deux séries complémentaires offrent un résumé de l’art rare de Judit Reigl, un précipité, au sens chimique du terme : l’essence même, condensée et intense.

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